Une semaine après sa mort, les partisans de l'ex-dictateur irakien étaient encore nombreux à venir prier sur sa tombe, dans son village natal d'Aouja, près de Tikrit. Saddam Hussein était un tyran, assurément, mais il était sunnite, comme ceux qui le pleurent aujourd'hui.
Cette communauté, minoritaire en Irak, avait, tant qu'il dirigeait le pays, le sentiment d'être aux commandes. Elle détenait l'essentiel du pouvoir, au sein du parti Baas comme dans l'armée. La majorité chiite était écrasée, et toute tentative de révolte, impitoyablement réprimée dans le sang. En 2003, après avoir renversé le dictateur, les Américains ont décrété la démocratie. Les baasistes ont été chassés des allées du pouvoir. Et les chiites ont pris les rênes du pays. C'était la loi du nombre... Pour les sunnites d'Irak, cependant, c'est la justice des vainqueurs qui est passée, au petit matin du 30 décembre, dans ce pénitencier de Bagdad où le raïs a été exécuté. Les images volées montrant Saddam, la corde au cou, invectivé par des gardes scandant le nom de Moqtada al-Sadr - le chef d'une milice chiite - illustrent la division d'un pays qui, chaque jour, s'enfonce un peu plus dans la guerre civile.
Faut-il voir, dans les violences interirakiennes, les prémisses d'un nouvel affrontement entre chiites et sunnites, qui embraserait tout le Moyen-Orient ? Certains analystes sont convaincus que le conflit a déjà commencé - à Bagdad, mais aussi à Beyrouth, où une coalition conduite par les partis chiites exige, avec le soutien de Téhéran et de Damas, le départ du Premier ministre sunnite, Fouad Siniora, pro-occidental et prosaoudien. Le roi Abdallah de Jordanie n'évoquait-il pas, il y a quelques mois déjà, le danger que représenterait, pour le monde arabe sunnite, l'émergence d'un " arc chiite " reliant l'Iran au Liban en passant par l'Irak ?
Si la guerre civile irakienne est bien un conflit sectaire - elle pose, en cela, la question du devenir de l'Irak, nation improbable inventée par les Britanniques au lendemain de la Première Guerre mondiale - la rivalité qu'elle nourrit à l'échelle de la région relève pourtant plus d'une lutte d'influence entre puissances que d'une guerre communautaire. Et l'idée d'une solidarité chiite, ou sunnite, qui transcenderait les frontières des Etats est à tout le moins simplificatrice.
Tous les chiites sont loin d'être proiraniens. Dans les monarchies du Golfe, la plupart d'entre eux récusent le magistère religieux du Guide de la révolution iranienne, l'ayatollah Ali Khamenei. Et la popularité de Hassan Nasrallah, le chef de la milice chiite du Hezbollah, dans les pays arabes sunnites - où il fut parfois comparé à Gamal Abdel Nasser - exprime une dynamique radicale qui dépasse les clivages entre les communautés.
Ce qui émerge aujourd'hui au Moyen-Orient, c'est l'affrontement de deux ambitions et de deux logiques : celle de l'Iran, qui entend devenir un acteur majeur dans la région en fédérant un front du refus anti-occidental, et celle des grands Etats arabes sunnites conservateurs, au premier rang desquels l'Arabie saoudite, qui s'estiment menacés par l'activisme de Téhéran.
Aussi paradoxal que cela soit, les mollahs iraniens sont les principaux bénéficiaires de la politique américaine en Irak. En chassant Saddam du pouvoir, les Américains les ont débarrassés de leur principal ennemi. En outre, les leaders des partis chiites au pouvoir à Bagdad sont tous, peu ou prou, leurs obligés : à l'époque de Saddam, ils vivaient pour la plupart en exil en Iran.
Les Saoudiens redoutent surtout l'éclatement de l'Irak Mais la volonté de puissance de Téhéran ne se limite pas à la constitution d'un axe chiite ni à la défense des minorités chiites opprimées. Le discours du président Mahmoud Ahmadinejad, totalement dans la ligne de l'ayatollah Ruhollah Khomeini, père de la révolution islamique, est résolument panislamique. Ses relais sont parfois chiites - le Hezbollah, au Liban - mais parfois aussi sunnites - le Hamas et le Djihad islamique, en Palestine. Bref, Téhéran joue sur les deux tableaux. Avec un objectif très pragmatique : devenir le leader de la région.
Les Saoudiens sont certainement ceux que préoccupent le plus les ambitions de l'Iran, qu'il s'agisse de sa diplomatie régionale ou de son volontarisme nucléaire. Ils redoutent par-dessus tout l'éclatement de l'Irak : aucune zone tampon ne les protégerait plus alors des Iraniens, et l'enclave sunnite qui subsisterait entre le Nord kurde et le Sud chiite risquerait fort de devenir un fief d'Al-Qaeda.
Le régime saoudien est-il pour autant prêt à intervenir, en soutenant ouvertement les sunnites d'Irak face aux milices chiites pro-iraniennes ? Cette hypothèse était évoquée, le 29 novembre 2006, dans les colonnes du Washington Post par un conseiller du prince Turki al-Fayçal, alors ambassadeur de Riyad à Washington. Depuis, l'auteur de la tribune a été limogé et le prince a quitté précipitamment son poste d'ambassadeur. On sait peu de chose des débats internes dans ce régime opaque. Mais il semble bien que des chefs de tribus, cousines de celles d'Irak, ainsi que certains religieux, plaident pour une politique de soutien aux sunnites irakiens. Cette revendication aurait trouvé des avocats au sein de la famille royale, notamment dans la jeune génération. Déjà, les journaux du royaume évoquent la " menace iranienne ", voire la " menace perse " ou un " complot chiito-chrétien ". Allusion au double parrainage, iranien et américain, dont bénéficie le gouvernement de Bagdad.
