Documentation > Conflits et crises > Rétablir l'équilibre en Egypte après la révolte sociale panarabe
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Publié le 02-03-2011. Auteur : Messieurs Gabriel GROSU et Peter KOPECKY.
Monsieur Gabriel GROSU, titulaire d'un Doctorat en Sciences Politiques obtenu à l'Université de Bucarest en 2009. Représentant l'Europe de l'est, le Moyen Orient et l'Afrique pour IBM International Services.

Monsieur Peter Kopecky est, quant à lui, Professeur à l'Université Komensky à Bratislava et ancien Ambassadeur de Slovaquie en Roumanie (1997-2002).

Les changements brusques, profonds et significatifs au Proche Orient, secondés par la Révolution du Jasmin en Tunisie, ont projeté les puissances mondiales devant une réalité difficile à prévoir dans cette partie du monde.  Dans la période de l´après-11 septembre 2001, les Etats Unis et leurs alliés ont pris une position offensive pour « punir » certains régimes soupçonnés d´avoir encouragé ou soutenu le terrorisme ou bien appréhendé les individus, porteurs du nihilisme dévastateur. Les puissances ont préconisé une doctrine de force et de coopération consistant, au niveau des alliances, à sauvegarder une soi-disante stabilité de plusieurs pays de région. Par conséquent, les pays comme le Maroc, l’Egypte, l’Arabie Saudite, la Jordanie ou le Pakistan sont devenus les bastions de cette doctrine implantée par les Etats Unis et leurs alliés dans la lutte contre le terrorisme. Les Etats-Unis et les pays arabes concernés ont cependant, soit négligé, soit omis le principe de l´évolution sociale.  Les pays précités représentent les plus importants alliés des Etats Unis au Proche Orient. Leur éventuelle instabilité ou, plus grave, un changement de régime serait un scénario qui ferait peur à Washington car constitutif d'un effet domino qui pourrait mettre fin à son influence dans la région. Le fait que les Etats-Unis n'aient pas prévu ces changements de régime a mené à une situation encore plus complexe. En  Egypte et en Jordanie par exemple, l´opposition est formée par des islamistes radicaux qui sont censés être les plus influents au sein de l'opposition. C´est pourquoi les Etats-Unis se sont retrouvés, au cours des événements  de janvier et février 2011 face à un dilemme. qui est – quel parti soutenir: le régime Hosni Mubarak, l’organisation radicale, les Frères musulmans ou le reste de l´ opposition qui, malgré quelques remarquables personnalités,  ne jouit pas encore de l´influence, et manque d'expérience dans la gestion d'un pays comme l'Egypte.

 

En Egypte, Hosni Mubarak a été préocuppé surtout par la stabilité du pays, par la  promotion des réformes économiques (plutôt timides) et par la promotion de l´Egypte  comme puisance régionale pour faire fonctionner le processus de paix au Proche Orient. Les organes de décison ou les analystes ont pu anticiper ou au moins craindre l´impact de l´influence des groupements  islamistes radicaux irrités par l´idée que l´Egypte soit un allié fiable des Etats Unis dans la région. Le rôle de l´Egypte était d´autant plus important que l´Iran tombait en disgrâce américaine en 1980. Les programmes sociaux et projets d´éducation ratés, les relations conflictuelles entre les musulmans et chrétiens et l´implantation lente des  réformes économiques ont contribué aussi à l´aggravation. En même temps,  les Frères musulmans ont soutenu sur le plan matériel ou spirituel les couches sociales les plus frappées par la pauvreté ce qui lui a permis de promouvoir ses ideés et d´attirer de nouveaux adeptes.  La même procédure  avait été assumée par le Hamas dans la Bande de Gaza. Le Hamas a financé la construction des écoles, des maternelles, des dispensaires; et a également accordé de petits prêts ainsi que des supports économiques, en se manifestant comme un gouvernement parallèle. Les Frères musulmans s´attendaient donc tranquillement aux révoltes en connaissant les carences du régime. Dans ces conditions – là, une étincelle était suffisante pour rendre l´atmosphère explosive. En effet, 35%  de population de l´Egypte vit au-dessous de la limite de pauvreté. La classe moyenne n´existe pratiquement pas et la société traditionnelle, basée sur les liens familiaux et de solidarité, est sur le point de disparaître.

Exempla trahunt. Ce proverbe latin s´est encore confirmé.  Début 2011, Zine El Abidine Ben Ali,  président tunisien longévif, au pouvoir depuis le 7 novembre 1987 jusqu'au 14 janvier 2011, détenant un pouvoir presqu'absolu, a été forcé de démissionner. L´ex-président n´a pas reçu d´asile politique en France même si ce pays influent était son allié traditionnel. Les Egyptiens à leur tour sont descendus dans les rues pour infliger à Hosni Mubarak le même destin. 

 

C´est surtout la crise économique qui a fait péricliter le dévéloppement des pays de la région. Les réformes auraient dû être implantées au moins dix ans avant. En ce temps-là, l´économie mondiale était en croissance en manifestant des signes de stabilité. Les pays arabes impliqués ont donc manqué leur train économique. 

 

Pourtant, la population de l´Egypte est beaucoup plus nombreuse que celle de la Tunisie et son président était beaucoup plus influent que Zine El Abidine Ben Ali. C´est pourquoi l´impact des événements égyptiens a des répercussions plus graves.  Un autre élément de cette équation : l'approche par les Egyptiens de la situation intérieure diffère de celle des Tunisiens. Beaucoup d´Egyptiens ont émigré au cours des dernières années vers l´Europe de l´Ouest et vers les Etats Unis. Les sociétés américaine et européennes sont apparues aux Egyptiens comme une « terre promise », particulièrement pour les chrétiens arabes. L´admiration de la culture occidentale est considérable en Egypte, et le système social occidental est apprécié comme un produit réussi d'un développement durable réussi. Quelque part dans le subconscient  des Egyptiens, se trouve un désir de moderniser leur pays à l´ instar de l´Occident. D´interminables discussions ont émergé et dominé toute la société égyptienne, en pénétrant même dans le for intérieur des familles et des amitiés. Les sites ont été innondés par des  points de vue d'Egyptiens installés à l´étranger, par les opinions de leurs proches et de leurs interlocuteurs; leurs discussions sur l´internet sont devenues un phénomene social qui a alimenté les revendications des protestataires au Caire et ailleurs.  Partout une  idée s´est implantée: un changement doit se produire. Cependant, les manifestations ont été animées par deux slogans, si l´on peut les nommer ainsi. Les deux slogans empruntés au président Obama, aux racines africaines, grâce auxquels celui-ci a gagné les élections présidentielles, contenaient les mots magiques « change » et « we can » qui ont galvanisé les protestataires égyptiens.

 

Les révoltes égyptienne et tunisienne ont détruit les mythes enracinés pendant des siècles dans les sociétés arabes. Les révoltes ont détruit l´image d´un leader politique idéal longévif et irremplaçable ainsi que  l´idée du recours à la violence et aux représailles car l´armée (pas en bloc)  et les services secrets (omniprésents cependant dans les émeutes) ne sont pas intervenus d´une façon coordonnée et brutale. Les révoltes ont uni les musulmans modérés et les chrétiens qui ont même essayé, ensemble,  de maintenir l´ordre public. Une telle coopération était inimaginable depuis 2000 au Caire, par exemple. Un autre mythe beaucoup plus perséverant a également été enterré :  les alliances inébranlables entre les puissances et les pays de la région ont été destinées, entre autres,  à  soutenir les régimes paternalistes arabes pour des objectifs de stabilité e la région... Par contre, un tel régime n´était pas capable de promouvoir  la démocratie, Etat de droit et les droits de l´homme. La formule inventée par les Etats Unis dans certains pays arabes did not work anymore.

Les Etats Unis ont fini par abandonner Pinochet qu'ils avaient pourtant favorisé en 1973. Ce sont toujours les Etats Unis qui l´ont forcé à reconnaître les résultats du  référendum chilien de 1988. La situation est semblable sous plusieurs points de vue.  Les Américains forcent Hosni Mubarak à accepter ce que les protestataires désirent c´est à dire abandonner le poste de président. Ce moment signifie un point crucial de la politique étrangère des Etats Unis. Washington non seulement insistera sur la démission de Mubarak (au début Washington n´était pas si formel et notamment sa secrétaire d´Etat ...) mais aussi sur la mise en oeuvre des réformes.

De tels processus durent longtemps et des fois sont accompagnés par une instabilité accentuée.  Les Etats Unis, préocuppés par la promotion de leurs intérêts dans la région,  se retrouvent encore dans une incertitude shakespearienne: to be or not to be (in the region). A plus forte raison qu´un Irak affaibli ne sera peut être pas leur allié dans toutes les circonstances. Un autre problème qui hante la politique étrangère des puissances transatlantiques est lié à l´équilibre des forces des pays les plus importants au Proche Orient. Les cartes y ont été distribuées entre 1985-1990 entre l´Iran et l´Irak, après leur guerre fratricide. L´Egypte a été préoccupé par le maintien de la paix avec l´Israel et avec leurs relations mutuelles, tout en gardant sa position privilégiée dans la région. L´influence égyptienne dans la région est toutefois inférieure à celle de l´Iran.  L´Arabie Saoudite a mené une politique étrangère dans l´ombre mais d´autant plus utile pour les Etats Unis.

Une fois le régime de Saddam Hussein renversé, l´Iran n´a pas dissimulé ses velléités et ses ambitions de s´imposer en tant que leader régional au détriment de l´Egypte. Le Pakistan a les mains liés par la crise afgane, l´Irak est toujours instable, ses régions sont déchirées par le chaos. L´Egypte est en ébulition et son leader politique, ami confidentiel des Etats Unis est sur le point de partir. Ces événements néfastes frayent le passage à l´Iran pour devenir un acteur régional privilégié sinon absolu. C´est ainsi que l´on comprend plus aisément la continuité des avances américaines envers l´Iran qui représente  un dilemme non seulement pour les Etats Unis, mais aussi pour leurs alliés impliqués dans le processus de paix au Proche-Orient. Le gouvernement des Etats Unis, la Commission européenne et même la Russie commencent à exhorter (après une hésitation initiale) M. Mubarak d´exaucer la voix du peuple, c´est à dire d´abandonner le pouvoir. L´alternative offerte par Mubarak – de rester en fonction jusqu´aux élections présidentielles de septembre 2011 ne sera pas acceptée par les protestataires et l´opposition. Néanmoins, pour les Etats Unis et la Commission européenne une telle solution serait idéale. Le problème s´avère plus épineux  car à l´heure actuelle une opposition démocratique unie, cohérente n´existe pas en Egypte. Il y a une partie de l´opposition qui est démocratique mais pas influente en même temps. Son leader est un illustre savant : Mohamed El Baradei. Les Frères musulmans se réjouissent d´une influence beaucoup plus accentuée. Paradoxalement, les deux fractions de l´opposition sont très formelles à l´égard du président Mubarak.  Il doit abandonner son poste sans conditions, avec un effet immédiat.

La situation sous tension en Egypte et en Tunisie est plus complexe que celle qui précédait les révolutions à l´Est dans la deuxième moitié des années 80. La révolte panarabe est une révolte tardive et son scénario ultérieur, échappé au contrôle, peut être dévastateur pour toute la région. Les révolutions à l´Est ont explosé à cause de leurs fruits mûrs, la révolte panarabe à cause de ses fruits trop mûrs, presqu'altérés.

Le régime de Mubarak était cependant, en comparaison avec les régimes communistes, plus libéral surtout sur  le plan économique. Mubarak savait doser et négocier le pouvoir, en recourant à différentes tactiques.

Comparons par exemple la Révolution roumaine du Décembre 89 avec la révolte arabe.  Ceausescu, ami confidentiel de Mubarak, entretenait avant tout des relations économiques privilégiées avec l´Egypte, en renouant avec une longue tradition. *

Les importations de pétrole égyptien, les exportations d´armes roumaines, les missions fréquentes des experts roumains en Egypte, les envois d´étudiants égyptiens en Roumanie tout cela était la conséquence des relations continuelles. A noter que Mubarak a visité la Roumanie dix fois en trente ans. A l´opposé de Mubarak, Ceausescu refusait avec obstination un dialogue avec l´opposition. (Son ordre personnel qui aurait mené à l'hécatombe de Timișoara n´est cependant pas sérieusement attesté. A voir l´article Fifteen  years later or what we should have not known about Romanian December 89 in Slovak Foreign Policy Affairs, review for international politics, security and integration, 2004, volume V, No II, Fall, p. 96-110.) Pour Ceausescu, l´idéologie,  la religion, l´extrémisme ou le terrorisme (et encore moins les dictatures) ne jouaient aucun rôle dans l´établissement des relations avec les pays ou organisations soupçonnées de terrorisme. En  1967, malgré une recommandation sérieuse de l´Union soviétique, la Roumanie n´a pas interrompu ses relations diplomatiques avec l´Israel. A signaler également que plus tard la Roumanie a reconnu l´OLP. Les services secrets roumains ont déjoué deux attentats palestiniens contre l´ambassadeur d´Israel et plus tard contre Golda Meir, au cours de sa visite officielle à Bucarest en 1972. Les terroristes palestiniens ont été arrêtés mais apres un dîner copieux et une prise de photos discrète, ils ont été relâchés et rendus à leurs chefs. Le message porté par eux était cependant très clair : la Roumanie veut avoir des relations privilégiées aussi bien avec l´Israel qu'avec l´OLP et avec tous les pays arabes. 

Ceausescu et Moubarak ont des politiques comparables sauf sur le plan économique. Moubarak était un dictateur plus moderne, plus souple, en faisant des compromis avec les pays arabes voisins et l´oppostion intérieure. Ceausescu était beaucoup plus dur, mais moins visible. La politique étrangère de la Roumanie dépendait uniquement de lui alors que la politique étrangère égyptienne dépendait – des Américains.  Ceausescu savait éliminer le terrorisme sur son territore, Moubrarak n´en pas été capable. Les Etats Unis ont renoncé à Ceausesco en 1980 quand il a approuvé l´état d´exception en Pologne, c´est à dire presque 10 ans avant sa détronisation. Les Etats Unis abandonnent Mubarak avec une hésitation prolongée, au sein de la révolte. Chacun de ces deux  hommes politiques représentait pour les Etats Unis une autre valeur. Le sort de Ceausescu a été décidé d´un commun accord américano-russe, le sort de Moubarak dépend plutôt (ou uniquement?) des Américains. Pour ses vieux jours, Ceausescu n´arrivait pas pu profiter de sa fortune, mais Moubarak, si l´âge lui permet, pourra profiter des milliards volés aux Egyptiens.

Les services secrets roumains ont joué un double jeu en décembre 1989, en utilisant à leurs fins  les rapports secrets des services secrets américains et russes. Les services d'espionnage égyptiens en janvier 2011, ont agi contre les étrangers et les journalistes étrangers. Les dictatures s´en vont les intérêts persistent. Les Etats Unis veulent un Egypte fort, au moins sur le plan de politique étrangère. Mais une fois de plus une formule est valable : la politique étrangère d´un pays dépend de ses capacités économiques. Ici, il faut être prudent car la révolte égyptienne vise surtout les objectifs économiques qui sont très difficiles à atteindre.

 

 

*La naissance des relations roumano-égyptiennes modernes datent de 1906 quand les deux pays ont établi les relations diplomatiques au niveau des agences diplomatiques. Une ligne maritime directe entre Constanta et Alexandrie a été aussitôt ouverte. Le vice-roi égyptien a visité la Roumanie en 1912, pour concrétiser une collaboration commerciale, médicale et pétrolière. La collaboration ultérieure continuait, presque 80 ans, dans ce sens, élargie par les défis de l´époque.

 

 

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