Documentation > Conflits et crises > Quel avenir politique pour "l'Egypte libre" ?
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Source : Article original écrit par Gautier Farthouat pour la FMES. Publié le 08-03-2011.

Dix-huit jours de révolution, et l’Égypte exulte. Hosni Moubarak, raïs depuis 1981, quitte la tête du pays en laissant derrière lui trente années de pouvoir et un peuple dans la rue. L'armée – véritable institution, fort symbole national et acteur incontournable pendant les événements – s'engage alors, assez logiquement, à assurer la transition politique de l’Égypte nouvelle. Le Conseil suprême des forces armées égyptiennes joue désormais un rôle d'arbitre, saluant la décision du raïs ainsi que les « martyrs » de la place Tahrir. Malgré cette victoire, les tentes restent plantées et les manifestants expriment leur joie, mais aussi leurs revendications. Si la vie au Caire reprend son cours, la « révolution » n'est pas terminée, et le peuple égyptien reste mobilisé pour plusieurs raisons. Il s'agit de laisser entendre sa voix dans cette transition politique, chacune des forces présentes dans les manifestations espérant peser sur les négociations et la construction de la nouvelle Égypte : le peuple ne veut pas se laisser « voler » sa révolution, et l'Histoire pourrait leur donner raison. De plus, Moubarak n'était que la pièce maîtresse, reste maintenant à faire tomber tous les pions de l'« ancien régime » qui occupent des postes clés dans l'administration centrale et locale, dans les universités, ou dans les entreprises publiques. Pour toutes ces raisons, le peuple égyptien reste mobilisé.

 

La révolution est à l'initiative du mouvement du 6-avril, composé de jeunes militants pro-démocratiques. Internet est leur arme. En effet, tout a commencé sur la toile par un appel à manifester le 25 janvier 2011, le « modèle tunisien » étant mobilisateur. Son initiateur, Wael Ghonim, s'adresse au manifestants après douze jours de rétention : « j'aime à appeler ça la révolution Facebook mais après avoir vu les gens ici, je dirais que c'est la révolution du peuple égyptien ». En effet, la contestation ne se résume pas aux jeunes du mouvement du 6-avril et bientôt toute l’Égypte anti-Moubarak se retrouve dans la rue : jeunes et moins jeunes, démocrates, islamistes, personnalités de la société civile, etc. Il s'agit désormais de construire une nouvelle Égypte avec autant d'acteurs. L'enjeu est de taille.

 

L'islamisme radical se traduit en Égypte par la confrérie des Frères musulmans. Elle apparaît comme la première force politique d'opposition du pays, malgré l'échec des dernières élections législatives de novembre-décembre 2010 dont les résultats sont remis en cause. Malgré tout, la confrérie est consciente que la révolution ne lui appartient pas. Muselée, l’État égyptien avait fait d'elle un mouvement illégal, bien que toléré. Il est donc important pour elle de retrouver sa légalité et de s'inscrire, dans un premier temps du moins, dans le jeu démocratique pour y trouver un visibilité et une légitimité. Mais les Frères musulmans ne constituent en rien un groupe homogène. On y trouve les partisans d'une prise de pouvoir, par la force s'il le faut, mais cette orientation est en net déclin. D'autres sont influencés par les courants littéralistes de la péninsule arabique. La dernière mouvance, plus jeune et en plein essor, s'inspire largement du modèle turc d'un État musulman démocratique, plus ouvert sur le monde et notamment l'Occident. Tous ces courants doivent désormais s'unifier et constituer une force politique relativement homogène pour l'avenir de l’Égypte.

 

Les jeunes égyptiens n'ont rien connu d'autre que l'ère Moubarak, et avec 60% de la population ayant moins de 30 ans, ils sont l'avenir du pays. Majoritairement pro-démocratiques – cherchant une autre voie que l'autoritarisme et l'islamisme – ils aspirent à plus de justice, d'égalité et de liberté, et ont comme modèle ce que leur transmettent les médias et la diaspora égyptienne d'Europe et d'Amérique du Nord. Ils espèrent des élections libres et transparentes que le Conseil suprême des forces armées a promis. Le changement par les urnes n'est plus, pour eux, une utopie.

 

L'armée, après soixante années dans l'ombre du pouvoir est aujourd'hui à sa tête pour assurer la transition demandée par le peuple. Difficile de croire que l'institution abandonnera définitivement et du jour au lendemain toutes ses prérogatives. Elle constitue une force morale et économique de premier plan en Égypte, et tous les chefs d’État depuis la chute de la monarchie en 1953 sont issus de ses rangs. Il est également difficilement envisageable pour l'état-major d'espérer exercer directement le pouvoir, parce que le peuple égyptien ne se laisserait pas confisquer sa révolution, et les sous-officiers n'adhéreraient vraisemblablement pas à ce projet. Le Conseil suprême des forces armées n'est donc là que pour quelques mois, le temps d'organiser des élections libres dans une « Égypte libre ». Reste à savoir quelle place tiendra encore l'armée dans l'ombre du pouvoir. Et elle en tiendra une sous la menace d'une contre-révolution qui rétablirait un ordre qui lui était plus favorable.

 

Les États-Unis entendent également jouer un rôle dans cette transition, l’Égypte étant une de ses pièces maîtresse dans la région. Le Conseil suprême des forces armées a d'ores et déjà rassuré Obama en affirmant que l’Égypte ne changerait pas ses relations avec Israël. Avec 1,3 milliards de dollars injectés dans l'économie égyptienne chaque année, Washington a tout intérêt à aider à la construction d'un État démocratique en Égypte, ne voulant pas se faire évincer que ce soit par les islamistes, ou par l'Iran, ou même par une autre puissance mondiale comme la Chine qui pourrait bien s'installer dans la région .

 

L'instabilité de l’Égypte redistribue les cartes du pouvoir. Tout le monde espère y jouer un rôle. Les Frères musulmans, l'armée égyptienne et la jeunesse aux aspirations démocratiques vont devoir trouver un terrain d'entente dans une nouvelle Égypte qui n'est peut-être qu'au début d'une crise. La place Tahrir ne se videra pas avant d'avoir obtenu sa liberté.

 

 

 

 

 

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