On a pu constater, ces derniers jours, que l'Iran a apporté son soutien aux révoltes dans le monde arabe. Il est dès lors facile de comprendre quel intérêt espère en tirer l'Iran. En effet, ses voisins ont des dirigeants sunnites alors même que la République Islamique d'Iran est d'obédience chiite. En outre, ce pays n'est pas considéré comme un État arabe. Or, l'Iran cherche à obtenir une plus grande place sur la scène régionale comme le montre son opposition à l'AIEA et aux pays occidentaux dans sa quête du nucléaire. Ses voisins se sont d'ailleurs opposés à son programme comme l'ont montré les révélations de Wikileaks, à tel point qu'ils se sont montrés aussi revendicatifs qu'Israël pour une éventuelle attaque des sites nucléaires iraniens. En effet, l'un des câbles diplomatiques américains révélait que Hosni Moubarak appelait de ses vœux, une intervention aérienne pour stopper le programme nucléaire iranien. La chute de régimes s'opposant au programme nucléaire iranien et à la recherche d'hégémonie régionale de l'Iran va donc dans le sens des intérêts de la République islamique d'Iran. Il est donc guère surprenant de voir l'Iran encourager les soulèvements. Ce pays cherche effectivement à asseoir sa domination dans la région ce qui a déjà commencé avec la chute de l'Irak de Saddam Hussein. Ainsi, l'Iran a perdu son puissant ennemi de la guerre Iran-Irak. Il se trouve donc dans une position favorable. Hillary Clinton, Secrétaire d'État américain, avait donc raison lorsqu'elle disait que l'Iran voudrait jouer un rôle dans les révoltes arabes, son but étant évidemment d'affaiblir la position des États-Unis et de ses alliés locaux sur la scène régionale.
Par ailleurs, ces révoltes permettent d'asseoir la domination de l'Iran en faisant tomber ses concurrents dans la région. Elles permettent aussi de détourner le regard de l'opinion publique et des Occidentaux, du programme nucléaire iranien. De surcroît, certains pays où la protestation est forte dénombrent une majorité de chiites comme le Bahreïn ou une importante minorité chiite tel le Yémen. L'Iran peut donc sortir de son isolement dans la région, en termes de relations diplomatiques, en gagnant des alliés suite aux révoltes. Il semble aussi que l'Iran ait tout à gagner en utilisant un discours fondé sur la liberté des peuples et sur le respect des préceptes de l'Islam. L'Iran défie aussi les États-Unis à un moment où ses partenaires arabes loin de respecter les droits de l'homme et la démocratie, tombent. Elle peut donc facilement pointer du doigt le fait que les Etats-Unis aient défendu aveuglément des régimes politiques autoritaires et corrompus au Proche-Orient. En outre, une déstabilisation du monde arabe permettrait d'empêcher une éventuelle unité de celui-ci, tout du moins à court terme. L'Iran pourrait donc profiter du désordre ambiant pour développer une politique plus agressive au Proche-Orient.
Néanmoins, l'émergence d'éventuelles démocraties dans la région pourrait à moyen terme, mener à une plus grande solidarité entre pays arabes et donc à un monde arabe uni face à la République islamique d'Iran. Cependant, il est vrai que les révoltes dans les différents pays arabes ne touchent pas tous les pays de la région. On pourrait donc assister à une opposition entre démocraties et régimes autoritaires arabes comme ce fût le cas en Europe, notamment lors de la Première Guerre mondiale. Il est plus probable d'assister à un affaiblissement de ces pays à court terme avant une éventuelle reprise d'influence sur la scène régionale. Les chutes de régimes politiques dans le monde arabe ne provoqueraient donc pas nécessairement un gain d'influence de l'Iran sur la scène régionale.
L'Iran devrait aussi se méfier de ce vent de révolte touchant le monde arabe. Il est important de noter que ce pays n'a pas fait référence aux droits de l'Homme mais plutôt à l'Islam pour justifier la vague protestataire des dernières semaines. Cependant, en encourageant implicitement les populations musulmanes à bénéficier de leurs libertés, l'Iran pourrait être victime de celles-ci. Ce pays a déjà reçu un avertissement avec la Révolution verte de l'été 2009. Certes, le régime des mollahs s'en est sorti mais on a pu voir l'effet mobilisateur que pouvaient avoir les nouvelles technologies, ce qui a été réitéré avec les révoltes du monde arabe. On a pu constater ces dernières semaines que les deux principaux opposants que sont Messieurs Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi ont essayé de profiter des révoltes arabes. Certains remous ont déjà pu être observés en Iran avec un léger durcissement du régime face à l'opposition. Certes, le régime iranien semble plus uni et plus à même de résister à des courants protestataires comme a pu le démontrer la répression de la Révolution verte de 2009. Cependant, la réussite des révoltes du monde arabe peut encourager fortement les opposants iraniens à en faire de même et à poursuivre une révolution qu'ils avaient déjà entamé un an et demi auparavant. Cette menace a été prise au sérieux par les autorités iraniennes puisque les deux principaux opposants ont été menacés de mort par les partisans du régime. L'Iran interdit donc chez elle ce qu'elle encourage à faire à l'extérieur de ses frontières.
En voyant l'effet déstabilisateur que ces révoltes ont pu avoir sur les régimes autoritaires arabes, les pays occidentaux pourraient être plus enclins à défendre de tels soulèvements en Iran. Le jeu politique iranien, d'autant plus si l'Iran a soutenu activement les protestataires arabes, pourrait se retourner contre lui. L'Iran a déjà compris cela. C'est la raison pour laquelle ce pays n'apporte pas son soutien aux protestataires en Libye, conscient que le système libyen est différent de ceux d'Égypte et de Tunisie. En effet, Mouammar Kadhafi a détenu le pouvoir pendant près de 42 ans ce qui lui permis de mettre en place un régime fort et en apparence solide. Ainsi, si le régime politique libyen venait à s'effondrer, le message adressé aux peuples musulmans serait trop fort et l'Iran ne serait pas épargné par cette valse des régimes.
Force est donc de constater que les États-Unis et l'Iran s'engagent dans une lutte par personnes interposées, en soutenant les peuples arabes et en espérant récolter les fruits des révoltes. Il est encore trop tôt pour savoir auquel des deux puissances, ces changements régionaux profiteront.
Article écrit par Alexandre Merheb, étudiant en Master 2 de l'Institut d'Études Politiques d'Aix-en-Provence (IEP), stagiaire à la Fondation Méditerranéenne d'Études Stratégiques.
