La transition vers un pouvoir civil promise par l'armée prend forme. Les Égyptiens étaient appelés aux urnes le 19 mars pour la révision de huit articles de la Constitution. Les files d'attente devant les bureaux de vote, bien que prévisibles, confirment une implication réelle des Égyptiens dans la vie politique depuis le 25 janvier. Le taux de participation de 41% est effectivement historique – comparé aux 23% lors de l'élection présidentielle de 2005, chiffre qui semblait déjà gonflé. Les 18,5 millions d'électeurs qui se sont rendus aux urnes marquent visiblement l'émergence d'une conscience politique en Égypte, ou, du moins, le sentiment naissant d'avoir un pouvoir par le vote. Ils ont dit « oui » à cette révision à 77% malgré un appel massif des démocrates à voter « non ».
Quels changements prévoit la révision de la Constitution validée par ce référendum ? Si certaines conditions de « présidentiabilité » sont durcies – ne pas avoir la double nationalité, ni lui ni ses parents, et ne pas être marié à une étrangère –, l'accès au scrutin est facilité, notamment en ce qui concerne le soutien des élus nationaux et locaux. Ces changements vont dans le sens d'élections plus ouvertes aux candidats indépendants ou dont le parti n'a pas assez de poids au Parlement. Changement majeur par contre concernant l'article 77 qui remplace le mandat présidentiel de 6 ans et illimité à un mandat de 4 ans renouvelable une fois. La Constitution annulait la supervision judiciaire des élections ; désormais, tous les référendums et toutes les élections seront supervisés par une autorité judiciaire indépendante. La nomination d'un vice-président devient obligatoire. D'ailleurs, le choix d'Hosni Moubarak de désigner Omar Souleyman à ce poste peu avant de tomber, montrait la volonté du raïs de partager le pouvoir présidentiel, ou du moins de le laisser croire. Enfin, l'article 189 offre la possibilité pour les parlementaires de demander, sous certaines conditions, une nouvelle Constitution. Quoi qu'il en soit, le prochain Parlement devra élire une commission de 100 membres pour rédiger une nouvelle Constitution.
De son côté, Mohamed El-Baradei, principale figure d'opposition et Prix Nobel de la paix en 2005, soutenu par les mouvements de jeunes à l'origine de la révolte, réclamait une nouvelle Constitution, estimant que l'actuelle, même amendée, ne garantissait pas la démocratie en Égypte. L'autre figure démocrate incontournable, Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe, se range dans le camp du « non ». Ce référendum répond-il alors réellement aux aspirations exprimées par la révolution ? Selon Hassan Nafaa, analyste politique, les amendements « auraient été salués s'ils avaient été proposés avant la révolution du 25 janvier dans le cadre d'un programme de réformes » ; « mais qu'ils interviennent après une révolution [...] qui a fait tomber la tête du régime, il est naturel qu'ils paraissent comme une tentative de revenir en arrière ». explique-t-il dans le quotidien el-Masri al-Youm.
Il semble que les Coptes auraient également pris position par leur vote en faveur d'une Constitution entièrement réécrite, notamment pour en supprimer l'article 2 qui stipule depuis 1980 que « l'Islam est la religion de l’État » et que « les principes de la loi islamique constituent la source principale de législation ».
Malgré une contestation apparente de toutes ces forces socio-politiques, pourquoi un « oui » massif ? L'armée, ou du moins le Conseil suprême des forces armées, est à l'origine de ce référendum et soutient dès lors le « oui » pour assurer le plus rapidement possible, au moins officiellement, la transition vers un régime politique civil. De son côté la principale force politique organisée du pays, les Frères musulmans, ont appelé à cette révision constitutionnelle qui, d'une part garantit encore l'Islam comme religion d’État, d'autre part, nous le verrons, accélère la transition « démocratique » en leur faveur. Il ne faut pas non plus sous-estimer l'influence des anciens du PND (Parti National Démocrate) d'Hosni Moubarak qui auraient appelé à voter « oui ». Au regard des forces en présence, le résultat au référendum pose question sur l'avenir d'une Égypte « démocratique » dans laquelle les démocrates apparaissent minoritaires.
Les 23% de « non », a priori démocrates, doivent être regardés avec prudence. L'appel au boycott d'Amr Moussa peut constituer une première explication, même si le taux de participation reste historique. De plus, voter « non » aurait conduit l’Égypte, comme le souhaitait notamment Mohamed El-Baradei, à une transition démocratique des militaires aux civils bien plus longue, environ 2 ans. Les démocrates craignent cette transition qu'ils jugent trop rapide et qui tournerait en faveur des Frères musulmans, et peut-être même des anciens cadres du régime Moubarak qui sont montrés du doigt comme catalyseurs de tensions diverses, sociales et religieuses. En effet, la confrérie et les ex-PND restent les seuls partis organisés, prêt à entrer dans l'arène électorale dès les prochaines semaines.
La situation en Égypte et les craintes des démocrates ne sont pas sans rappeler le XIXe siècle révolutionnaire en France. Véritable « laboratoire constitutionnel », cette dernière a vu contre-révolutions monarchistes et empires mettre fin, d'une part aux Républiques démocratiques naissantes, d'autre part au chaos quasi-inhérent aux expériences révolutionnaires.
L'agitation actuelle, le manque de stabilité et de sûreté et le régime militaire peuvent effrayer les Égyptiens qui voudraient rapidement passer à autre chose. La promesse du Conseil des forces armées d'organiser d'ici septembre des élections législatives et présidentielle libres est attrayante. Mais le peu de changement constitutionnel validé par ce référendum ne risque-t-il pas d'endormir la révolution et son souffle démocratique ?
Gautier Farthouat, étudiant à l'Institut d’Études Politiques de Lyon, stagiaire à la FMES
