Documentation > Conflits et crises > Y a-t-il risque d'enlisement en Libye ?
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Source : Synthèse d’une émission radiophonique de RFI animée par Marie-France Chatain.. Publié le 11-04-2011.

 

Intervenants François Heisbourg (conseiller spécial de la Fondation pour la Recherche Stratégique) et Jean-Pierre Maulny (directeur adjoint de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques).


 


 

L’intervention militaire de la coalition a dès le premier jour atteint son objectif qui était d’éviter un massacre à Benghazi. Mais sur un plan politique le résultat n’est pas celui espéré. Le succès de la coalition sera obtenu au départ du dictateur.

Sur place nous observons un va et vient permanent des deux forces, les rebelles et les pro-Kadhafi, sans voir se dessiner une sortie de la crise politique. Nous sommes donc entrés dans une guerre dont il faut sortir et passer au niveau du règlement politique. Malheureusement nous connaissons peu de choses sur ce pays. Les occidentaux connaissent beaucoup sur le colonel Kadhafi, mais peu sur le pays et sur les forces et faiblesses des tribus, de leur liens et des allégeances tribales. Nous sommes donc entrés dans cette guerre sans visibilité. Le nom donné à l’opération française est significatif : l’Harmattan est un vent poussiéreux réduisant la visibilité.

Nous avons pu constater depuis le début de ce qui est appelé le printemps arabe, une méconnaissance générale des pays arabes, y compris de la Tunisie ou de l’Egypte, où l’on observe la mise en place d’une démocratie par la base, inattendue. En raison d’un risque imminent sur la population de Benghazi, la France a eu une démarche excellente en provoquant une action rapide et efficace. Mais dans l’urgence le conseil de sécurité des Nations Unies a voté une décision très généreuse. Si la catastrophe humanitaire a été évitée, nous sommes désormais dans une guerre civile ; il serait sage de ne prendre parti ni pour un camp, ni pour l’autre. La résolution 1973 s’applique d’ailleurs pour tous et nous avons mis en garde les rebelles de ne pas commettre de « crimes contre l’humanité ».


 

Faut-il armer les rebelles ? Non et nous avons bien fait de ne pas le faire. C’est une des raisons pour laquelle il ne fallait pas se contenter de faire voter seulement une décision de créer une zone d’exclusion aérienne, mais une décision permettant d’intervenir directement sur les moyens lourds de Kadhafi. Il aurait néanmoins fallu que cette résolution soit limitée dans le temps et dans l’espace. Nous observons une pitoyable inorganisation même la plus élémentaire des rebelles dans les rangs desquels il y a pourtant d’anciens officiers de l’armée libyenne. Plus de quatre semaines après le début de l’insurrection, il n’y a pas la moindre amorce de commandement et de liaison. Ne serait-ce que pour cette raison il ne faut pas les armer et « ajouter de la guerre à la guerre ». Sans aucun doute AQMI saurait en profiter en s’infiltrant dans les rangs des insurgés et en récupérant des armes pour d’autres théâtres.


 

Ce que nous avons à faire est de différencier le colonel Kadhafi de son entourage et après le départ de Kadhafi d’aider à la reconstruction du pays. Il faudra éviter en particulier que le pays n’éclate. Comme tant d’autres pays (Irak, Yémen Arabie séoudite, Liban …), la Libye a été créée par le regroupement de provinces ; elle n’existait pas avant 1951. Démarrer une opération militaire qui aboutirait à un affrontement entre les deux provinces méditerranéennes (Cyrénaïque et Tripolitaine) serait catastrophique. Tout le monde est d’ailleurs convaincu qu’il ne faut pas répéter l’Irak ou l’Afghanistan. Nous avons mis un petit doigt dans un engrenage il ne faut pas aller plus loin : se débarrasser de Kadhafi, aider à la reconstitution du pays de façon démocratique et ne pas oublier de s’occuper des différents criminels.

Il faut donc permettre qu’un dialogue s’instaure entre les différentes tribus. Malheureusement nous ne savons rien sur elles.


 

Nos opérations militaires ne peuvent pas durer au-delà de quelques semaines ; il faut maintenant regarder loin : dans les manifestations du « printemps arabe » la Libye était un sujet urgent mais pas important. Ce qui compte c’est la Golfe et les pays qui sont autour. C’est hors du champ de l’Union pour le Méditerranée sur laquelle il ne faut pas s’appuyer pour résoudre les problèmes que nous auront à traiter. Laissons l’épiphénomène libyen et saisissons l’opportunité qui nous est offerte, nous occidentaux mais plus encore européens, où nous pouvons jouer un rôle. Regardons de près également ce qui se passe en Syrie et surveillons ce qui pourrait arriver au Maroc et en Algérie. Cela est important.


 

Est-ce que l’Europe a raté une occasion d’exister ? En ce qui concerne son action en Libye elle a été absente et éclatée. Mais le monde occidental a été lui aussi absent et éclaté. Sur un plan diplomatique et militaire elle a été inexistante. La participation d’Etats arabes aux opérations contre Kadhafi n’est pas une bonne nouvelle. Leurs dirigeants ont ainsi acheté le droit de ne pas mettre en œuvre de véritables réformes en faveur de la démocratie dans leurs propres pays. Plus tard, la révolte dans les pays du Golfe et autour pourrait –à l’instigation de l’Iran – devenir antioccidentale. Nous aurions alors réellement perdu nos atouts dans ces pays ; compte tenu de leur importance stratégique cela serait lourd de conséquence pour nous et pour les pays émergeants. Ces dirigeants ont acheté le droit de maintenir l’ordre chez eux et nous avons renforcé la position « poudrière » du golfe. L’Europe a donc un rôle important et efficace à y jouer. Pour l’heure, afficher que le succès de nos opérations sera le départ de Kadhafi, que l’Europe regarde vers le Golfe et tende la main aux pays en révolution du monde arabe.


 

 

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