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Source : Article original écrit par Gabriel Grosu et Peter Kopecky pour la FMES. Publié le 30-05-2011.

 

 

Aujourd'hui, le leadership politique de la Syrie fait face, probablement, au plus grand défi de la réforme de la Révolution Corrective jusqu'à présent. Toute la zone est marquée par des protestations déclenchées par la Révolution tunisienne. Ces protestations ont changé les régimes, ont arrêté les dictateurs et en un scénario plus dramatique que celui de la Libye, les protestations ont mené au déclenchement de la guerre civile. L’espace géographique de ces manifestations allant de l'Atlantique à l'Océan Indien, cette vague comprend des pays développés sur le plans économiques et sociaux comme le Bahreïn ou la Jordanie par exemple. Les impacts sociaux et politiques qui ont généré ces protestations peuvent être comparés à la chute du communisme en Europe de l'Est. Les populations des pays où les manifestations ont éclaté ont envahi les rues pour demander la réalisation de vraies réformes et le changement de l'ancien ordre.

 

La région est encore marquée par les régimes autoritaires comme ceux d’Égypte, de la Tunisie et de la Syrie qui ont fait des progrès timides dans la réforme de la société. Généralement, ces régimes ont l'avantage de disposer d'énormes ressources naturelles et d'une position stratégique. Une instabilité potentielle y est inconcevable tant que la plupart des échanges commerciaux ont été menés avec les pays puissants et développés.

 

La Syrie est un État avec un système politique qui s'intègre parfaitement à l'image mentionnée. Depuis son indépendance, la Syrie a été marquée par des régimes militaires et laïcs qui ont mené à la création du système politique actuel. Officiellement, la Syrie est une république présidentielle qui s'appuie sur un parti unique, et dirigé par le président. Il n'y a pas d´autres partis politiques et l’État syrien, depuis 1963 jusqu'au 21 avril 2011, fonctionnait sous la loi d'urgence en raison de la guerre contre Israël. Des réformes essentielles n'ont pas été réalisées même après l'ascension politique de Bachar Al-Assad, fils de l'ancien président Hafez Al-Assad. La politique étrangère, pendant cette période, a été marquée par des relations difficiles, voire hostiles avec Israël, par des embargos commerciaux, par des relations privilégiées avec l'Iran, la Russie et la Palestine. En outre, Damas a influencé fortement l'ordre politique et social du Liban.

 

Après la chute du régime de Saddam Hussein, l'Iran est devenue de plus en plus influente dans la région ce qui convient a Damas. Cependant, le gouvernement syrien a une marge de manœuvre limitée dans la région tant que les troupes américaines sont stationnées ici etc. Aussi, militairement et économiquement, la Syrie est-elle derrière Israël et même derrière de nombreux pays arabes. Cette différence va augmenter encore plus quand Israël deviendra, en peu de temps, un exportateur d'énergie et la Syrie, d'ici trois ans à peu près, un importateur de pétrole ! Dans cette situation, la pression sociale et économique est de plus en plus visible. En fait, depuis 2008, le gouvernement syrien a commencé à appliquer des réformes modestes en anticipant la conjoncture à la suite de la crise économique et de prix pétroliers bas. Le gouvernement a autorisé le fonctionnement des banques commerciales, tout en autorisant la Banque Centrale à émettre des titres pour couvrir les garanties de possibles prêts. Le Parlement a adopté une loi autorisant le gouvernement à entreprendre et en 2009, une bourse de valeurs a été créée a Damas.

 

Toutefois, la Syrie ne pouvait pas éviter les manifestations pan-arabes. La différence de développement économique entre la Syrie et les pays de la région est énorme. La plupart des pays à l'exception de l'Afghanistan, l'Irak et le Yémen (ce dernier à son tour, a été secoué par des manifestations) est économiquement plus avancée que la Syrie. Même l'Iran, avec les sanctions économiques subies et les boycotts politiques enregistre de petits succès économiques. L’Égypte et la Tunisie sont en transition vers un autre modèle de système politique et au Maroc et en Algérie il y a un niveau plus élevé d'investissements étrangers.

 

Une autre question est liée aux des relations interconfessionnelles et interethniques en Syrie. La population de ce pays appartient à la branche sunnite en proportion de 74%, 13% sont des Chiites, 3% sont des Druzes ; le reste de la population est chrétien ou pratique un autre culte. En 1982, à Hama, le gouvernement syrien a ordonné de supprimer les protestations déclenchées par des Sunnites. Les événements ont pris une tournure dramatique : tandis que le gouvernement syrien reconnaît environ 1.000 victimes, les observateurs indépendants estiment que les pertes humaines atteignent le chiffre de 20.000. En 2004, à Al-Qamishli il y avait aussi des violences lors des manifestations kurdes. Ces événements font écho même après des années. Un éventuel conflit peut glisser vers une grave escalade. Heureusement, il n´y avait pas d'affrontements interethniques ou interreligieux lors des manifestations de cette année. Les gens de différentes religions et membres des groupes ethniques ont protesté pour la même cause : pour les réformes et pour la démission du président. L’obstination du gouvernement syrien a conduit à un carnage car l'armée et les services spéciaux sont restés fidèles au gouvernement. Toutefois, suite à ces protestations, le président du pays a accompli les étapes suivantes tout en manifestant ses intentions de réforme :

-         réduction du service militaire de 21 à 18 mois

-         Ahmad Faisal Kolthoum est démis de son poste de gouverneur de Dara

-         jeunes manifestants libérés

-         200 prisonniers politiques libérés

-         le gouvernement a démissionné

-         la clôture d´un seul casino dans le pays

-         annulation de l'état d'urgence

 

Cependant, dans une telle situation, l'étape la plus importante arrive après les manifestations ou après un changement de régime politique. Au Caire, par exemple, chrétiens et musulmans ont protesté ensemble contre Moubarak en patrouillant ensemble dans les rues pour assurer l´ordre ; mais dans la période suivante ils se sont affrontés violemment.

 

La situation intérieure en Syrie est différente de celle de l’Égypte. Le Président Al-Assad contrôle la situation quasi parfaitement et il a de nombreux partisans en particulier parmi les croyants chiites de sa famille (alaouite). En Égypte, l'armée et les services secrets ne sont pas restés fidèles à Moubarak, par contre Al-Assad a toujours cet atout entre ses mains. Une autre différence est que le régime politique en Syrie est plus sévère que le régime de Moubarak. Aussi, la population syrienne n'est-elle pas si bien "préparée" pour les manifestations d'information; la diaspora syrienne n'est pas si nombreuse et si bien organisée en Occident avec la diaspora égyptienne. De plus, la diaspora égyptienne avait été un avant-poste d´information pour les manifestants. Aujourd'hui la Syrie est tout comme l'Irak de Saddam Hussein en 2003. Le président et de nombreux membres de sa famille dirigent le pays mais sont une minorité religieuse (un aspect très important pour cette région) et le parti Baas et la société sont en plein changement. Mais un scénario irakien n´est pas à attendre en Syrie. Saddam Hussein a perdu ses alliés régionaux quand il a envahi le Koweït en 1991. A partir de ce moment, son régime a été l'objet de sanctions infligées par l'Occident. L’Iran avait aussi contribué de façon importante à l'affaiblissement de Saddam Hussein soutenu par la population chiite, majoritaire en Irak. Ici, pratiquement c´est l'inverse de la situation syrienne. Contrairement à l'Irak en 1991, la Syrie a retiré ses troupes du Liban, sans conditions, en 2005. En 2003, les Etats- Unis étaient une hyperpuissance. Aujourd'hui, la situation est différente. Les États-Unis n'ont plus les moyens psychologiques pour former une coalition contre la Syrie. Il faut même se demander s´ils le veulent. Une déstabilisation en Syrie rendrait vulnérables les frontières du Liban, de l'Irak, du sud de la Turquie et d'Israël, menant à un exode de populations, a une circulation facile des organisations terroristes et des armes. Les affrontements ethniques tout comme en Irak ne sont pas exclus .

 

La Syrie n'est cependant pas dans la même position que l'Irak car Damas a des relations normales avec la majorité des pays de la région. Par exemple, malgré des relations hostiles pendant des années, la Syrie et l'Arabie Saoudite ont aujourd'hui des relations bilatérales cordiales comme en témoigne l’ encouragement politique exprimé par le roi saoudien Abdullah. Dans une conversation téléphonique avec le Président Al-Assad, le roi saoudien a déclaré que l'Arabie saoudite exprimait son soutien à l'actuel leadership syrien et que les manifestations ne sont rien de plus que des conspirations pour renverser un gouvernement légitime. Des messages similaires ont été envoyés par les dirigeants du Qatar, des Émirats Arabes Unis et de l'Irak.

 

L’option morale et réaliste pour le gouvernement syrien est de commencer la réconciliation nationale. Ce rapprochement peut être organisé par un dialogue entre l'opposition et le gouvernement avec le respect des droits de l'homme. En ce sens il faut prendre des mesures concrètes pour réformer et moderniser la législation du pays et promouvoir les réformes économiques réclamées par la population. Une autre option pourrait créer des difficultés et une instabilité pour l'ensemble du pays et pour ses dirigeants. Le potentiel économique du pays, autrefois fondé sur les réserves d'hydrocarbures, a considérablement diminué. Nous avons déjà mentionné que dans quelques années, la Syrie sera obligée d'importer du pétrole. Une situation interne instable peut ruiner une autre branche de l’économie, tout à fait florissante – le tourisme. Si Damas parvient à stabiliser la situation actuelle mais ne fait pas écho aux revendications de la population, il est concevable que dans un avenir proche, devra faire face a une situation encore plus grave. La Syrie reste derrière les pays développés de la région et la Syrie n´est pas compétitive dans ses relations commerciales. Un autre aspect est celui des relations interconfessionnelles. Le ministre des affaires étrangères de la Turquie était très formel à propos de la situation en Syrie : Ankara ne permettra pas de massacres comme ceux de Hama en 1982. Deux pays voisins musulmans qui ont les pires relations bilatérales dans la région ... Ici, il faut aussi s´attendre avec impatience à la position nouvellement définie de la Russie. La Syrie était un allié russe depuis 1948, la Turquie en est un depuis 1922 (avec une pause entre 1948 et 1989) mais la Turquie redevient plus intéressante pour la Russie depuis la détérioration de ses relations avec Israël... Sur qui mise la Russie ? La Turquie semblera dans quelques années plus favorisée...

 

Une autre possibilité est que l'Occident renforce ses sanctions économiques. La Syrie n´est pas prête a une telle situation et n´est pas en mesure de changer sa politique étrangère si radicalement.

 

Au cours de l'histoire récente du monde des pays comme le Cuba et la Corée du Nord ont montré dans quelles conditions peuvent résister à des sanctions et quels en sont les résultats. A cet égard, la Syrie ne tiendra pas le coup.

 

La population syrienne aborde les problèmes quotidiens en parallèle sur internet, dans les réseaux sociaux et par la télévision par satellite. Ces moyens de communication modernes sont des fenêtres vers une autre organisation de société. Ils permettent de comparer la Syrie avec d'autres pays développés du Moyen-Orient ou de l'Ouest. Ils conduisent à la naissance et à la manifestation d´un esprit civique libre, ils mènent vers l'émancipation de la personnalité en sensibilisant surtout les jeunes. Les informations et les analyses fournies par ces moyens, en quantité et en qualité suffisantes, sont nettement supérieures a celles fournies par le gouvernement. En conséquence, graduellement, la population commence à vivre dans ce monde virtuel et en un temps record elle assume des capacités d'analyse plus réalistes que celles des politiciens.

 

Cela s'est passé en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen et partiellement dans les pays développés comme le Bahreïn, l´Oman, le Maroc ou la Jordanie. La nature de ces manifestations, les idées et les revendications de la population n'ont rien de commun avec la haine ethnique et la violence interreligieuse. Ces idées sont tout simplement des droits universels qui ne sont pas limités dans l'espace ou le temps et elles ne peuvent pas diviser ou couper la société selon certains critères.

 

Gabriel Grosu, Doctorat en sciences politiques, Université de Bucarest (2009) ; actuellement Représentant pour les Partenaires de Europe de l'Est, Moyen Orient et Afrique, IBM International Services

Peter Kopecky, professeur à l´Université Constantin le Philosophe à Nitra, ancien ambassadeur de Slovaquie en Roumanie (1997-2002)

 

 

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