La Méditerranée n'est plus depuis la fin de l'ère bipolaire une zone de confrontation entre les forces aéronavales de l'Ouest et de l'Est et elle a donc cessé d'être un espace militarisé.
Pour autant elle n'est pas devenue une zone de stabilité et de paix et elle demeure affectée par de nombreuses crises souvent très graves et qui développent une tension dangereuse.
En même temps, la Méditerranée est une zone de fracture entre une rive Nord riche mais avec une population vieillissante et une rive sud confrontée à une démographie encore insuffisamment contrôlée et difficilement engagée dans la voie du développement. Le défi posé à l'Union Européenne par cette fracture est considérable et il pourrait conditionner son avenir.
Et finalement on peut craindre que la conjugaison des crises avec cette fracture de développement débouche sur une tragique confrontation globale entre l'Occident et un monde arabe miné par les extrémistes islamistes.
Quatre zones de crises existent en Méditerranée
Le conflit israélo-palestinien
La première zone de crise se trouve au Proche-Orient où continue de se développer le conflit israélo-palestinien. La violence atteinte durant la deuxième Intifada a conduit à une situation insupportable tant pour Israël que pour le peuple palestinien. Le retrait de Gaza, unilatéralement décidé par le Premier Ministre Sharon, avait ouvert l'espoir d'une période de rémission qui aurait pu permettre d'entrer à nouveau dans un processus de négociation en vue de la création d'un état palestinien viable. Le succès du Hamas dans les élections a fait disparaître ce fragile espoir parce que ce mouvement n'était pas préparé, et ne l'est toujours pas, à accepter l'existence d'Israël. La reprise de la violence et des attentats a alors poussé le gouvernement israélien à lancer une opération militaire dans la zone de Gaza, espérant réduire la branche la plus extrémiste du Hamas, mais l'entrée en jeu du Hezbollah à partir du sud du Liban a ouvert un second front et entraîné une dangereuse extension du conflit en y impliquant la Syrie et l'Iran. Et aujourd'hui, même si un cessez le feu est entré en vigueur au Liban avec le déploiement d'une force d'interposition, le risque d'une nouvelle extension de la crise n'est pas écarté car c'est désormais l'ensemble de la région du Proche et du Moyen-Orient qui est touchée, la crise israélo-libanaise rejoignant la guerre civile qui se développe en Irak et la confrontation avec l'Iran sur la question nucléaire. Et ceci sans compter le risque d'un affrontement entre les deux grandes partie de l'Islam que sont les sunnites et les chiites.
Cette aggravation de la tension n'est pas seulement préoccupante pour la situation, déjà catastrophique de la population palestinienne, elle est une menace grave sur l'existence même de l'état juif, ne serait-ce qu'en raison de la démographie. Israël n'a sans doute pas d'autre stratégie possible que de rechercher un accord avec les Palestiniens, c'est à dire accepter un compromis, mais la poursuite de la violence et son aggravation pourrait sérieusement réduire les chances d'y parvenir.
Il faut ajouter que cette crise et celle d'Irak, relayées de manière continue par les télévisions arabes, mobilisent l'opinion dans les pays arabes et y accroissent l'influence des mouvements islamistes.
Les Etats-Unis, avec l'actuelle administration, ont sans doute contribué au renforcement de la tension en soutenant d'abord une posture intransigeante vis à vis du Hamas puis en incitant Tel Aviv à amplifier son intervention contre le Hezbollah. Ils devraient au contraire adopter une attitude plus équilibrée entre Israël et les Palestiniens et se résoudre à parler avec la Syrie comme avec l'Iran qui sont désormais des acteurs incontournables. Cependant, le dossier nucléaire iranien pourrait freiner une telle évolution de la diplomatie américaine.
Quant à l'Union européenne, elle doit aujourd'hui s'impliquer davantage dans la résolution de la crise et ne pas se limiter à un soutien financier de l'Autorité Palestinienne. Il existe un consensus relativement large en Europe en ce domaine et, notamment, les Britanniques sont convaincus de l'urgence de trouver une issue au conflit actuel. La participation de plusieurs pays européens à la FINUL renforcée est à cet égard encourageante.
En outre, et peut être est-ce le seul point positif des évènements récents, l'expérience de la force déployée au sud du Liban pourrait relancer l'idée d'une force équivalente à Gaza sinon en Cisjordanie.
La crise turco-grecque
La deuxième zone de crise est celle qui englobe la Grèce, la Turquie et Chypre. Le contentieux gréco-turc porte sur la liberté de navigation en mer Egée et sur le dossier chypriote. Il a été longtemps contenu par l'OTAN mais aujourd'hui, c'est davantage dans le cadre européen qu'il se situe et on a espéré que la candidature turque à l'intégration dans l'Union Européenne en favoriserait la résolution. Malheureusement, l'admission de Chypre comme membre de l'Union est venue compliquer sérieusement le processus, en raison notamment de l'intransigeance des Chypriotes grecs. La négociation d'adhésion de la Turquie est donc dans une impasse préoccupante.
Une large partie de l'opinion des Européens est opposée à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne considérant que l'arrivée d'une population aussi nombreuse et de culture musulmane viendrait bouleverser les équilibres politique et culturel. Ces raisons ont leur validité mais il faut aussi, dans l'appréciation qui est faite, prendre en compte les risques qui seraient encourus si un refus était finalement opposé à Ankara. La Turquie deviendrait alors très vulnérable devant une poussée islamiste et il pourrait finalement se créer une sorte de continuité dangereuse avec le Proche et le Moyen-Orient comme avec l'Asie centrale.
Au contraire, la poursuite de la négociation d'adhésion devrait renforcer la transformation laïque déjà largement engagée depuis Atatürk. L'obligation de mettre en place ce qu'on appelle l'acquit européen est en effet de nature à garantir qu'au terme du processus la Turquie serait durablement un pays politiquement comparable aux membres de l'Union.
Indépendamment de cela, il ne faut pas oublier que la crise irakienne comporte par ailleurs le risque sérieux d'une résurgence de la confrontation de la Turquie avec les Kurdes si l'éclatement de fait de l'Irak devait déboucher sur une sorte d'état kurde inacceptable par les Turcs.
La crise des Balkans
La troisième zone de crise est celle des Balkans où, dans les années quatre vingt dix, la communauté internationale a difficilement enrayé la guerre qui les ensanglantait. Pour autant, si les affrontements armés ont cessé, presque tout reste à faire pour établir les conditions d'un règlement politique durable. La Croatie est entrée dans le processus d'intégration européenne et elle devrait, d'ici quelques années rejoindre la Slovénie au sein de l'Union mais rien n'est encore réglé en Bosnie où les communautés serbes et musulmanes ne réussissent pas à créer l'état fédéral envisagé par les accords de Dayton et où la stabilité n'est maintenue que par la présence des forces de l'Union Européenne. La situation n'est pas très différente en Macédoine.
Le problème de l'avenir du Kosovo, par ailleurs, n'est toujours pas résolu, la Serbie refusant d'accepter que ce territoire dispose d'une réelle autonomie tandis que les Kosovars d'origine albanaise revendiquent l'indépendance. Là aussi la présence de troupes, celles de l'OTAN aujourd'hui mais probablement remplacées ultérieurement par celles de l'Union européenne, demeurera nécessaire pendant encore de longues années.
Ce dossier des Balkans est désormais de la responsabilité de l'Union européenne, qui ne peut laisser se recréer les conditions d'un nouvel affrontement et qui dispose, sous l'égide des Nations Unies, des principaux moyens de parvenir avec le temps à une situation politiquement et économiquement durable.
La crise du Sahara occidental
Enfin, il faut rappeler que plus à l'Ouest le désaccord entre le Maroc et l'Algérie à propos du Sahara occidental est loin d'être résolu en dépit des efforts de la communauté internationale. Il entretient une tension préoccupante entre les deux pays. La frontière qui les sépare est fermée et l'on ne peut exclure des affrontements plus graves, Alger et Rabat ayant engagé le renforcement de leurs capacités militaires. Cette situation bloque en outre le fonctionnement de l'Union du Maghreb Arabe et empêche notamment la création du grand marché nord-africain qui est une des conditions nécessaires au développement économique des cinq états intéressés.
L'insuffisance du développement au sud, source de risques considérables
Cependant, si les crises sont en Méditerranée un facteur de préoccupation considérable, elles ne doivent pas masquer qu'il existe un autre grand risque qui menace le futur de l'Union européenne. Il est le résultat de la fracture qui s'accroît entre une rive Nord riche mais à la population vieillissante et une rive sud confrontée à une démographie encore insuffisamment contrôlée et à de graves difficultés de développement économique et social. Le rapport des niveaux de vie entre les deux rives est en moyenne de 1 à 10 et cette différence pourrait continuer de grandir si rien n'est fait pour la combler. Cette situation à de nombreuses conséquences.
La plus visible est une pression migratoire presque impossible à contenir. Chaque jour de très nombreux ressortissants africains franchissent Gibraltar ou le Canal de Sicile ou encore tentent de rallier les îles Canaries.
Mais, plus préoccupante est l'insuffisance de développement qui est un facteur grave de tension interne dans les pays arabes du sud de la Méditerranée, produisant notamment un terreau favorable aux mouvements islamistes. Et l'existence dans beaucoup de pays européens de communautés issues de l'immigration maghrébine fait que toue aggravation de l'instabilité en Afrique du Nord a immédiatement des prolongements en Europe.
Les Etats-Unis, après le 11 septembre, ont lancé l'initiative du Grand Moyen-Orient qui visait à assurer la paix par l'imposition de la démocratie et de la bonne gouvernance. Leur but premier était de s'opposer à la dérive islamiste tout en renforçant la sécurité d'Israël. Un accès sûr au pétrole et au gaz était un second objectif. Cette initiative largement illusoire, qui voulait traiter uniformément tous les pays d'une zone englobant la Méditerranée et le Moyen-Orient, fut fortement contestée et, bien que finalement acceptée par le G8, elle s'est soldée par un échec.
L'Union Européenne a adopté une approche complètement différente pour faire face à cette situation et, dés 1995 à Barcelone, elle a proposé à ses partenaires du Sud de la Méditerranée un partenariat qui visait à répondre globalement au problème posé. Les trois volets, politique et sécurité- coopération économique- culture, représentaient en effet une réponse complète au défi qui était posé tant à l'Europe qu'aux pays du Sud.
L'ambition était considérable mais malheureusement la volonté politique et donc les ressources allouées n'ont pas suivi et donc le projet a largement échoué.
Plusieurs raisons ont concouru pour réduire l'impact du partenariat : . la crise israélo-palestinienne a contribué à bloquer le processus politique ; . les Européens étaient en priorité engagés dans l'élargissement de l'Union ; . les partenaires du Sud n'ont jamais essayé de former un ensemble uni face à l'Union et donc le partenariat s'est rapidement transformé en l'addition d'accords de coopération bilatéraux avec chacun des états du Sud.
La refondation du partenariat euro-méditerranéen est d'une absolue nécessité
Il faut aujourd'hui refonder ce partenariat euro-méditerranéen. L'Union européenne, confrontée à ce défi majeur que pose la fracture de développement ne peut s'ériger en citadelle. Elle n'a pas d'autre choix que de tout mettre en œuvre pour réduire cette fracture.
Il faut alors imaginer un partenariat qui soit équilibré ente le Nord et le Sud et doté d'institutions permanentes dont un Secrétariat et une banque d'investissement. Et les ressources allouées devront être à la hauteur des enjeux.
La politique de voisinage, c'est à dire, selon le mot du Président Prodi, tout sauf les institutions, devrait être un facteur d'efficacité en incitant les pays du Sud à s'engager résolument dans les réformes politiques, économiques et sociales qui sont la condition d'un réel développement durable. Il s'agit là de promouvoir le véritable processus de transition démocratique que la plupart des partenaires du Sud doivent mettre en œuvre pour bénéficier du progrès apporté par l'économie libérale et la mondialisation.
Il importe aujourd'hui que la France et ses partenaires européens riverains de la Méditerranée prennent conscience de ce défi qui est devant l'Union européenne et convainquent l'ensemble des autres membres de l'absolue nécessité de s'engager résolument dans la voie du co-développement avec la rive Sud. Certes, les dossiers de l'Europe centrale et orientale, et en particulier la mise en œuvre d'un partenariat avec la Russie, ont leur importance mais ils ne doivent pas faire oublier les risques graves qu'il y aurait à laisser dériver dangereusement les pays arabes méditerranéens.
Finalement on peut craindre que, l'instabilité résultant des crises et la fracture de développement se conjuguant, on ne débouche sur une tragique confrontation globale entre l'Occident et le monde arabe.
Les risques d'une confrontation entre le monde arabe et l'Occident
Le monde arabe est aujourd'hui soumis à de très fortes tensions.
Il est d'abord marqué par une très grande frustration qui trouve son origine dans l'histoire car, porteur d'une brillante culture très en avance sur celle de l'Europe au sortir du Moyen-âge, il n'a pas été en mesure d'entrer dans l'ère industrielle avant d'être colonisé. La décolonisation, après la deuxième guerre mondiale, ne lui a pas permis ensuite de retrouver dans le monde moderne la place à laquelle il aspirait légitimement.
De nombreux pays arabes sont par ailleurs insuffisamment engagés sur le chemin du développement économique et sont ainsi dans l'incapacité d'offrir à leurs populations le niveau de vie et les emplois qui seraient nécessaires ne serait-ce que pour stabiliser la situation actuelle.
Le monde arabe est d'autre part miné par des tendances extrémistes, soutenues soit par un état comme l'Iran soit par des organisations religieuses saoudiennes issues du Wahhabisme. Les mouvements islamistes, quelle que soit leur origine, trouvent un terreau favorable dans des populations jeunes et privées d'espoir. Leur objectif est la prise du pouvoir dans les pays musulmans et l'imposition du régime de la charia. Les pays occidentaux sont également visés parce qu'ils soutiennent les régimes en place et imposent une culture dévoyée tout en s'appropriant indûment les richesses arabes. Et, bien sur, le terrorisme est leur arme.
Les populations arabes, travaillées en permanence par les images d'Irak, de Palestine ou du Liban, que diffusent les chaînes de télévision comme Al Djazirah et Al Arabiya, sont ainsi prises entre ces mouvements islamistes et les régimes autoritaires qui prédominent au Sud.
La lutte contre le terrorisme, pour essentielle qu'elle soit, ne saurait être une réponse suffisante. Il faut s'attaquer aux causes profondes qui font que la dérive islamiste s'amplifie et menace tous les efforts entrepris pour engager le monde arabe dans la voie d'un développement économique et social qui soit démocratique et durable.
Changer cet état des choses, pour éviter le pire, est à l'évidence une tâche considérable qui suppose d'organiser une transition démocratique dans les Etats arabes sans cependant déstabiliser brutalement les régimes en place et faire ainsi le lit de l'extrémisme.
Il faut s'appuyer sur les tenants d'un Islam modéré, qui sont les plus nombreux, et travailler avec la société civile en prônant une séparation des affaires de l'Etat de celles de la religion. Le concept d'une laïcité tolérante, qui a fait ses preuves en Turquie jusqu'à aujourd'hui, doit être répandu car il n'est en rien incompatible avec une acception moderne de la religion musulmane.
Et à cet égard, les intellectuels européens et les médias devraient éviter, au nom de la tolérance et dans une pratique positive de la laïcité, de céder à la tentation de la provocation face à des opinions musulmanes sans doute manipulées mais dont on veut encourager l'évolution.
Et, enfin, compte tenu de l'état des lieux, faute d'avoir pu empêcher la montée forte de l'Islam politique, la question se pose aujourd'hui d'engager le dialogue avec lui. Il est à craindre qu'une telle décision soit désormais inéluctable mais elle devra alors être appliquée avec une extrême prudence et de manière différenciée dans chaque Etat.
En conclusion, il est clair que si l'Europe veut parer aux défis qui sont devant elle et éviter ce qu'Huntington a appelé le clash des civilisations, elle doit s'engager résolument dans une grande politique méditerranéenne. Elle devra alors y affecter les moyens de tous ordres qui sont nécessaires et faire preuve tout à la fois de clairvoyance et de détermination. La tâche est d'envergure mais elle est à la hauteur des enjeux.
Autrement dit, la stratégie d'une citadelle qui refuserait de voir les menaces qui l'entourent ne saurait, à l'évidence, être celle de l'Union européenne.
