Documentation > Libre expression > La Méditerranée : un espace fragile
Documentation
Conférences & rdv
Liens
 
 
Publié le 16-04-2010. Auteur : Gilles Dangeard.
Gilles Dangeard, Contrôleur Général des Armées (2s), a occupé de nombreux postes stratégiques au cours de sa carrière. Officier de l'armée de l'air, qu'il a quitté avec le grade de colonel, il a rejoint le Contrôle Général et a notamment occupé le poste de Directeur de la Caisse Nationale Militaire de la Sécurité Sociale. Il a par ailleurs été pendant de longues années le Président Directeur Général de la société d'assurance AGPM (Association Générale de Prévoyance Militaire). Le Contrôleur Général Gilles Dangeard est le vice président de la FMES.


   L’originalité de l’espace méditerranéen en fait une zone particulière où plusieurs éléments concourent à sa fragilité :      - il s’agit d’une mer presque fermée,

- il n’y a pas de marrée,

- le climat y est particulier,

- les ressources en eau sont limitées,

- ses rivages sont surpeuplés,

- à l’est et au sud les espaces cultivables sont restreints,

- c’est un lieu de passage pour le trafic maritime qui y est intense,

- les pays riverains à l’est et au sud ont une croissance démographique forte, entrainant une urbanisation rapide,

- il y a une grande disparité de revenus entre le nord et le sud,

- le tourisme se développe de façon considérable sur son pourtour.

 

Cet ensemble de caractéristiques  conduisent à constater que la méditerranée doit faire face à de nombreuses menaces. Toutes les conditions sont donc réunies pour que l’avenir des populations et la gestion de l’environnement soit une préoccupation majeure, nécessitant que toutes les questions identifiées comme capitales y soient traitées sans délais et avec la volonté de trouver des solutions viables à long terme.  Il y a plusieurs façons d’aborder la question posée par l’avenir de la méditerranée. On peut faire la liste des risques et les examiner un par un. Il a semblé préférable de l’aborder sous l’angle de l’accroissement démographique des populations de son pourtour et ses conséquences. En effet de  cette évolution inéluctable va venir les plus grandes pressions sur l’environnement et va concerner à peu prés tous les aspects de la question. Nous serons dans l’obligation de trouver des solutions pratiques et efficaces dans le long terme afin de protéger notre environnement. Le but sera de procurer à tous des conditions de vie acceptables. C’est donc bien l’avenir de l’homme qui devra primer dans les décisions.  La population du pourtour de la mer méditerranée représente aujourd’hui 430 millions d’habitants, soit 7% de la population mondiale. Les pays du sud et de l’est comptent 263 millions d’habitants. Mais les prévisions portent la population à 615 millions d’habitants en 2050 avec une croissance beaucoup plus forte au sud qu’au nord.

 

Ceci pose plusieurs questions auxquelles il faudra trouver des réponses pour éviter une dégradation des conditions de vie des riverains et préserver l’environnement, et pas seulement  à l’est et au sud :

- économie et emploi,

- constitution de mégapoles dans les zones côtières,

- approvisionnement en nourriture,

- approvisionnement en eau.  

 

Pour faire face aux conséquences économiques de cet accroissement, il faudra créer 22 millions d’emplois dans les pays en dehors de l’Union Européenne (UE) d’ici 2020. Pour arriver y parvenir, on estime que la croissance devrait se situer entre 7% et 8%. Or celle-ci n’était que de 5,3% avant la crise en 2007. Cet objectif sera difficile à atteindre. D’une part les pays de l’UE hésitent à investir dans les pays qui en ont besoin. La part des investissements européens consacrés aux pays du sud et de l’est de la méditerranée n’est que de 2% du total des investissements. D’autre part les richesses produites dans ces pays ne sont pas, pour la plupart, réinvesties sur place. Il faudra  engager les chefs d’entreprises européens et les bénéficiaires des richesses produites sur place dans cette vision de développement.               

En corolaire, les activités industrielles, qui devront nécessairement se développer, vont se concentrer sur le littoral. C’est déjà le cas pour les pays de la rive nord en raison des facilités des communications. On connaît mal, faute de statistiques fiables, la quantité des déchets émis par l’industrie ; On sait seulement qu’elle émets des métaux lourds, des substances chimiques très toxiques et des polluants organiques persistants qui représentent une source de pollution de l’air et de la mer, mais aussi de l’eau douce dont nous verrons plus loin la raréfaction. L’écueil principal pour répondre à ce défi tient au coût des solutions disponibles (décantation, épuration, recyclage, …). Peu nombreuses sont les entreprises qui veulent bien investir dans la protection des populations et de l’environnement de façon systématique. Il y a un réveil des consciences mais encore bien timide, alors que le problème ne fera que s’amplifier avec le temps. On ne peut pas parler de développement pour les pays méditerranéens sans évoquer la question du tourisme. Le pourtour méditerranéen accueille 25% du tourisme international avec plus de 175 millions de visiteurs par an. On prévoit qu’en 2030 ils seront 300 millions. Pour certains pays, cela représente une ressource financière très importante, parfois même la première source de devise étrangère. C’est l’aspect positif de ce flux de voyageurs.  

 

Pour les accueillir, des hôtels gigantesques ont vu - et verront-  le jour. Or - et c’est là une source d’inquiétude -  les touristes consomment beaucoup d’eau et produisent beaucoup de déchets urbains. Ces voyageurs sont plus particulièrement attirés par des zones ou l’eau est rare et ou l’élimination des déchets urbains est le plus mal organisé voir inexistante. Les solutions font masse avec les nécessaires actions à entreprendre en faveur des populations et devront donc être traitées en même temps en tenant compte de leur ampleur. Ils ne doivent en aucun cas être négligés. La population nouvelle va se concentrer sur le littoral, attirée par les possibilités économiques pour fuir l’extrême pauvreté de zones continentales qui se désertifient. On va donc assister à la naissance de villes nouvelles et à la transformation des villes actuelles en mégapoles. Ce phénomène peut être observé dés à présent dans certains pays ou certaines villes comportent plusieurs millions d’habitants. On reparlera des approvisionnements, mais l’organisation de telles concentrations humaines nécessite des actions de grande ampleur pour les aménagements nécessaires à une vie quotidienne décente pour les populations concernées. Il faudra prévoir les infrastructures et les habitations correspondantes si l’on ne veut pas voir, comme au Caire les populations s’entasser dans des conditions difficiles. La circulation, les transports, les soins, les écoles, les services publics de toute nature, tout est à développer. Une des questions les plus importants est celle de l’évacuation et de l’élimination des déchets urbains et des eaux usées. Les quantités produites sont énormes. Elles proviennent des ménages, du commerce, des  services publics et privés, des écoles, des hôpitaux et également des petites entreprises artisanales situées dans le cœur des villes. La question n’est déjà pas complètement traitée dans les pays du nord de l’Europe. Au sud et à l’est, on sait que 80% des décharges ne sont pas contrôlées. 60% des eaux usées ne sont pas traitées et sont donc rejetées dans le milieu naturel. Des actions sont en cours à l’initiative de l’UE et en coopération avec les autres riverains pour mieux connaitre les besoins et encourager la mise en place de moyens pour traiter ces questions. Mais comme pour la pollution industrielle, les coûts sont énormes et au-delà de la plupart des pays concernés par la croissance démographique. Il faudra donc les aider pour la protection de notre propre environnement. Dans ce domaine aussi nous devrons être solidaires. Un mot encore sur ces mégapoles : aujourd’hui, 40% du littoral méditerranéen est " bétonné ". On s’attend à ce que cette proportion atteigne 50% en 2025. Il y a d’ailleurs une vraie question concernant l’évolution du trait de côte. Le changement climatique, mais aussi les vents, la houle et les courants modifient la forme du littoral. Celui-ci pourrait reculer dans certaines régions, au sud et à l’est, en particulier dans les zones basses des deltas. On s’interroge sur l’ampleur exacte de ce recul. La lutte contre ce phénomène  nécessite des études préalables importantes pour modéliser son action et trouver des solutions présentant le meilleur coût/efficacité /opportunité.    

 

Il faudra naturellement approvisionner ces mégapoles. Cela pose la question du transport maritime et des ports qui devront être aménagés pour décharger matières premières, marchandises de toutes natures et passagers. La mer méditerranée est traversée par un flux intense de navires. Le transport maritime de fret dans cette zone représente 30% du trafic mondial. 20 à 30% du fret transporté est constitué d’hydrocarbures. Depuis les premiers naufrages de pétrolier, et récemment celui de l’Erika, nous connaissons les conséquences dramatiques de la pollution par le pétrole lourd. De tels pollutions se sont déjà produites en méditerranée, mais d’ampleur plus limitée. On sait cependant que les conséquences de ces naufrages seraient plus graves dans cette mer fermée. Par ailleurs certains commandants de navires sans scrupules n’hésitent pas à nettoyer leurs soutes en haute mer bravant  l’interdiction formelle qui en est faite. Ces pratiques entrainent des pollutions importantes et sournoises.  Le " déballastage " produit en effet des boulettes de goudron qui s’échouent sur les plages et qu’il est très difficile de ramasser en raison de leur éparpillement. Cette pratique est encouragée par la difficulté rencontrée pour caractériser les  infractions et par l’insuffisance des sanctions encourues. Des moyens de repérage des nappes d’hydrocarbure par satellite (RADARSAT et ERS2) ont été mis en place dans le cadre du programme " OILWatch " par cinq pays européens. Le traitement rapide des images fournies par les satellites permet de la mise en œuvre des moyens de lutte pour contenir la pollution et éviter si possible qu’elle n’atteigne les côtes. Cela peut également permettre d’établir un flagrant délit afin de sanctionner le navire fautif. Enfin des risques non négligeables de collision existent dans certaine zones compte tenu de l’importance du trafic. Il est donc nécessaire de sécuriser la navigation. Il faudrait alors disposer d’un véritable contrôle des navires comme cela est réalisé en Manche pour le rail d’Ouessant. Les accès aux ports doivent également être pris en compte.  On doit aussi aborder la question de l’approvisionnement en énergie. Les quantités à fournir vont croître de façon importante, pour les villes, mais aussi pour les industries dont nous avons vue qu’elles devront se développer pour créer des emplois durables. La demande va augmenter de 65% d’ici 2025. La part du sud et de l’est passerait de 10% à 40% à cette date. La Turquie deviendrait ainsi le 2° plus gros consommateur du bassin méditerranéen. Il faudra nourrir les populations. Si cette question ne pose pas de problème majeur pour les pays européens, il n’en est pas de même pour les pays de la rive sud. Leurs zones rurales, déjà pénalisées par de nombreux handicaps, subissent fortement les dégradations de l’environnement dont ils sont parfois eux même responsables. Ils sont également soumis au changement climatique et la surface de terre agricole exploitable ne cesse de diminuer. La population rurale représente encore 41% de la population totale de ces pays (110 millions). L’agriculture est grande consommatrice d’eau, que ce soit pour la culture ou pour l’élevage. Or la ressource se limite avec le temps. La plupart des états ont entrepris d’accroître les surfaces cultivables et d’améliorer l’approvisionnement en eau Des investissements coûteux ont été engagés dans le but d’assurer leur autonomie alimentaire. Mais cela n’a pas suffit pour faire face à l’augmentation des besoins et la situation ne cesse de se dégrader. L’Egypte par exemple produisait en 1960 65% de ses besoins en céréales. En 2002, cette proportion était tombée à 25%. Le Maroc où l’Etat a pris en charge la totalité des coûts d’approvisionnement de l’agriculture en eau, la production ne couvre que 62% des besoins en céréales, 20% de la demande en huile et 51% de la demande en sucre. La pêche est également une question que les pays riverains devront traiter, mais qui malheureusement dépend d’accord internationaux sur la protection de la ressource. La pêche en méditerranée représente 5% de la production mondiale. Il n’y a pas de quotas et de toute façon le contrôle est pratiquement impossible en raison de la diversité des moyens, des espèces et des lieux de débarquements.  L’égoïsme de certain pays non riverains est déplorable et constitue une menace grave pour l’approvisionnement des  populations. La question la plus grave est celle de l’approvisionnement en eau. Celle-ci concerne tout le monde : les populations pour l’eau potable, l’agriculture qui est une grande consommatrice, mais aussi l’industrie et le tourisme. Or dans l’espace méditerranéen, les ressources en eau sont limitées et inégalement réparties. Les enjeux sont multiples : la santé publique, l’autonomie alimentaire, la compétitivité économique. Cela peut même entrainer des conflits comme c’est le cas entre Israël et l’autorité Palestinienne ou entre la Turquie et la Syrie.     La ressource en eau est très inégalement répartie entre les pays du pourtour méditerranéen. Les pays du nord sont mieux et plus régulièrement approvisionnés que ceux de l’est et du sud. La situation aujourd’hui n’est pas satisfaisante. Un rapport de 2006 montre qu’en 2025, une douzaine de pays pourraient se trouver en situation de stress hydrique avec moins de 500 m3 par habitant et par an, 1000 m3 étant une norme acceptable.

 

Deux  facteurs concourent à la dégradation de la situation : le changement climatique qui introduit de grandes incertitudes dans le renouvellement des ressources (2° d’augmentation de la température entrainerai 20% de pluie en moins)  et l’accroissement démographique dont nous avons dit qu’elle induirait un besoin en eau très important  pour la consommation des ménages mais aussi pour l’industrie, y compris le tourisme et pour l’agriculture (67% de la ressource pour l’irrigation et jusqu'à 85% dans les pays du sud). On pourrait en ajouter un troisième : le financement des infrastructures  de distribution de l’eau potable et d’assainissement des eaux usées. Les politiques de gestion de la ressource en sont d’autant plus difficiles à mettre en place. Les solutions passent par quatre voies. L’exportation d’abord dont on sait qu’elle est coûteuse et complexe à mettre en œuvre. La réutilisation des eaux usées à condition de les assainir, ce qui n’est que rarement le cas et ce qui  entraine alors des risques de pollution importants si ce n’est pas fait. L’utilisation des eaux fossiles qui ne sont pas renouvelables. La voie la plus prometteuse à long terme concernant l’eau potable est la désalinisation, mais le coût énergétique, le montant des investissements et la durée des amortissements constituent un frein. Même si aujourd’hui ces techniques représentent des productions de faible volume, elles ont un bel avenir car la ressource est inépuisable. CONCLUSION Beaucoup de risques  menacent la mer méditerranée et les conditions de vie des populations de son pourtour. On assiste depuis quelques années à une prise de conscience de la nécessité de trouver des réponses collectives aux questions qui sont posées et qui nous concernent tous. Une dynamique est née, même si elle a du mal à s’épanouir tant la diversité des situations et la méfiance est grande entre les deux rives. Le Processus de Barcelone, a instauré un espace de rencontre et de dialogue, même si les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances. Il en est de même pour le dialogue 5+5,  pour le forum euro-méditerranéen ou pour la Politique de Voisinage (PEV). Les pays du nord, mais également la Banque Mondiale se sont mis dans une attitude de fournisseurs par rapport à des clients et non dans une position de partenariat. L’Union pour la Méditerranée (UPM), à travers une coprésidence se place dans une position de gouvernance partagée et s’installe comme facilitateur de projets. L’Europe et ses partenaires se sont engagés dans une union de projet autour de six thèmes : la dépollution, les autoroutes à terre et en mer, la protection civile, l’énergie solaire, la recherche, les PME. Les chefs d’état concernés vont se réunir tous les deux ans pour faire le point sur les projets en cours, harmoniser leurs politiques et préparer l’avenir. C’est un progrès.

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

·